Go to Contents Go to Navigation

(Interview Yonhap) Kwon Yong-man, ancien légionnaire et peintre officiel des armées françaises

Interviews 19.12.2018 à 12h01
Le capitaine Kwon Yong-man en uniforme de peintre officiel de l'armée de terre française.
A l'exposition des peintres officiels de la marine française 2016-2017 au musée national de la Marine, au palais de Chaillot à Paris.
Kwon Yong-man au 1er Régiment étranger de la Légion étrangère à Aubagne juste après sa formation au 4e Régiment étranger à Castelnaudary, en 1999.
Le capitaine Kwon Yong-man (au centre) après son élection au poste de vice-président de l'Association des peintres officiels de l'armée de terre au musée de l'Armée situé dans l'hôtel des Invalides à Paris, le 7 décembre 2018. A droite, le général Dominique Cambournac, délégué au patrimoine de l'armée de terre (DELPAT).

SEOUL, 19 déc. (Yonhap) -- Kwon Yong-man, ancien militaire de la Légion étrangère de l'armée de terre française, a accepté de se confier par écrit à l'agence de presse Yonhap. Il est aujourd'hui artiste et peintre officiel de l'armée de terre (depuis 2003), des forces aériennes (2005), de la marine (2012) et de l'air et de l'espace (2016) de la France.

Agé de 46 ans, le natif de Suwon (à une cinquantaine de kilomètres au sud de Séoul) a actuellement le grade de capitaine et est rattaché au Service d'informations et de relations publiques des armées (SIRPA) de la France. Il vit dans la commune de Viabon, dans le département d'Eure-et-Loir (région Centre-Val de Loire), à environ 110 km au sud-ouest de Paris.

Muni d'un diplôme d'enseignement artistique obtenu en 1991 et après avoir rempli son devoir militaire en Corée, il a décidé de se lancer dans la peinture en devenant tout d'abord professeur de dessin (site personnel présentant ses œuvres : https://www.yongmankwon.com). Il a récemment exposé à la galerie Pascal Frémont au Havre et à L'Art Ancien à Orléans.

Après deux années passées à New York pour se parfaire au Hunter College, il s'est engagé en 1998 dans la Légion étrangère pour cinq ans (durée habituelle des contrats). Il a d'abord été formé pendant quatre mois au 4e Régiment étranger à Castelnaudary (Aude) avant d'être affecté au 1er Régiment étranger à Aubagne (Bouches-du-Rhône), où il a servi jusqu'à la fin de son engagement et où se trouve également le Commandement de la Légion.

Kwon Yong-man a notamment été dessinateur au bureau information et historique, travaillé comme illustrateur au magazine mensuel Képi blanc et contribué à des livres publiés par le ministère français de la Défense. Créé en 1841, le 1er Etranger est le doyen des régiments de la Légion. Il compte de nos jours 520 soldats.

L'ancien légionnaire a acquis la nationalité française en 2003. Dans cet entretien rare, il dit être allé en France pour «changer de vie». «Aujourd'hui, ma vie a changé», fait-il valoir. Le titre de peintre officiel est attribué sur examen non seulement à des peintres talentueux mais aussi à des photographes, cinéastes, illustrateurs, graveurs et sculpteurs. Le plus prestigieux est celui de la marine du fait de sa longue histoire.

Le 7 décembre dernier, le capitaine Kwon a été élu vice-président de l'Association des peintres officiels de l'armée de terre lors d'une assemblée générale au musée de l'Armée situé dans l'hôtel des Invalides à Paris.

- Pourquoi vous êtes-vous engagé dans la Légion étrangère ? Quelles étaient vos motivations ?

▲ Mes motivations étaient bien différentes de celles des autres. Ayant effectué le service militaire de deux ans et demi en Corée du Sud en tant que soldat d'infanterie, je n'avais pas de grands fantasmes sur l'armée. Je suis parti aux Etats-Unis pour étudier. Je suis issu d'un milieu défavorisé et j'ai dû travailler parallèlement à mes études. J'ai pu tenir pendant deux ans environ mais je n'en pouvais plus après. Et en même temps, je ne voulais pas non plus rentrer en Corée du Sud. Comme je connaissais la Légion étrangère, c'était à ce moment-là le dernier choix que j'avais, excepté celui de rentrer en Corée.

- Quel a été le moment le plus difficile ? Le plus gratifiant ?

▲ D'un point de vue d'ensemble, cela a été difficile. L'obstacle le plus important à surmonter a été celui de la langue. La force physique aussi, à chaque instant. J'ai éprouvé de la satisfaction chaque fois après être arrivé au bout. Ce que j'ai ressenti après mon service m'a donné une grande satisfaction. Les Français ont en général un grand respect pour la Légion étrangère. Même si je suis Asiatique, si je leur dit que j'ai servi dans la Légion étrangère, ils me reçoivent comme un membre de leur famille.

- Pendant vos cinq ans à la Légion étrangère, avez-vous participé à des combats ?

▲ J'ai servi de 1998 à 2003. Comme il n'y avait pas de guerre internationale (dans laquelle la France était directement impliquée) pendant cette période, je n'ai pas été déployé. Mais j'ai parcouru presque toutes les montagnes et les plaines de France.

- Pouvez-vous nous dire combien gagne un soldat de la Légion étrangère ? Qu'avez-vous acheté avec votre premier salaire ?

▲ En général, si vous êtes dans une unité militaire en métropole, vous touchez le salaire minimum. Si ma mémoire est bonne, j'ai reçu environ 5.000-6.000 francs par mois, soit environ 1.200 euros. Bien sûr, il y a des primes pour chaque unité. Au début de mon contrat de cinq ans, il n'y avait rien que je pouvais acheter à mon nom. Je ne pouvais même pas m'acheter un vélo. Je crois que j'ai reçu mon premier salaire au centre d'entraînement. Je ne pouvais rien acheter à part des choses à manger et à boire.

- Selon des chiffres disponibles, depuis 1990, près de 300 Sud-Coréens ont été dans la Légion étrangère. Quand étiez-vous fier d'être Coréen ?

▲ Plutôt qu'une question de fierté, quand je l'ai rejointe, il y avait beaucoup d'Européens, surtout des Slaves. Les Coréens devaient faire plus d'efforts pour ne pas être à la traîne physiquement. De nombreux aînés ou collègues coréens ont reçu de bonnes notes. Comme ils étaient Coréens, ils ont dû déployer de plus grands efforts pour surmonter les obstacles linguistique et physique.

- Quelles sont les différences entre l'armée sud-coréenne et la Légion étrangère ?

▲ En bref, l'armée sud-coréenne est obligatoire alors que la Légion étrangère est sur la base du volontariat. Toute la différence est là. Les légionnaires sont des spécialistes militaires.

- Y a-t-il un ancien camarade qui est resté gravé dans votre mémoire ?

▲ J'en ai beaucoup en mémoire mais, parmi eux, mon supérieur direct qui a pris sa retraite avec le grade de colonel. Il est Portugais. Il avait commencé en tant que soldat de deuxième classe, comme moi, avant de prendre sa retraite 40 ans plus tard. Je le contacte aujourd'hui encore. Il m'a récemment présenté à une galerie à Lisbonne.

- Entre étrangers, il y a beaucoup de difficultés liées à la barrière linguistique et aux différences culturelles, n'est-ce pas ?

▲ Pour la plupart des Coréens, la plus grande difficulté vient évidemment de la langue. Dans le travail quotidien, on doit parler en français, peu importe qu'on maîtrise bien la langue ou non. Il y a un système de formation linguistique au sein de la Légion étrangère. Nous vivons avec des frères d'armes qui parlent français. Sur le plan culturel, il n'y a pas vraiment eu de choses à apprendre à part la culture de la Légion étrangère. Par contre, en cas de conflit personnel, j'ai vu plusieurs personnes se battre à coups de poing.

- Comment avez-vous fait pour dépasser les limites physiques ?

▲ Quand la Légion étrangère recrute des soldats, elle ne sélectionne pas des Rambo ou Commando. Elle choisit des personnes qui répondent à toute sorte de critères de base à l'issue de tests. Après, elle forme ses effectifs à travers ses propres programmes d'entraînement physique et de connaissances professionnelles. Personnellement, je courais 8 km tous les matins, nageait l'après-midi et faisait du travail musculaire le soir pour renforcer ma condition physique chaque jour.

- Pendant la première année, un pseudonyme est apparemment utilisé. Quel était le vôtre ?

▲ Quand je l'ai rejointe, seulement les gens qui le souhaitaient utilisaient un pseudonyme. Comme je n'avais aucun problème avec mon vrai nom, j'ai continué à l'utiliser.

- Avec le recul que vous avez maintenant, pensez-vous que vous referiez la même chose dans une autre vie ?

▲ Pour être franc, je ne me serais jamais engagé si je n'étais pas né dans un milieu défavorisé. Je suis arrivé en France avec un sac à dos à cause de ma situation, parce que je devais vivre ma vie tout seul.

- Des jeunes coréens aspirent à s'engager dans la Légion étrangère. Quels conseils leur donneriez-vous ?

▲ J'aimerais leur dire que les romans ne sont que des romans. La réalité est sans états d'âme. Il y a de nombreux Coréens qui ont abandonné en cours de route et sont rentrés en Corée. Mais je ne pense pas que c'est à cause de la vie difficile. On est confronté à de nombreux soucis même si on rejoint la Légion étrangère. On s'inquiète toujours de l'avenir. Même si on veut rester longtemps dans l'armée, on ne peut pas prolonger le contrat automatiquement. Avec l'âge, l'entraînement devient de plus en plus difficile et, tous les ans, on doit passer un test physique. Même après le service, il n'est pas toujours facile de vivre au sein de la société française. Et on ne gagne pas aussi bien que l'on ne pense. J'aimerais leur dire de ne pas se faire d'illusion.

- Pouvez vous nous présenter vos œuvre d'art? Votre style de peinture ?

▲ Au lieu de le faire moi-même, j'aimerais partager le commentaire du critique d'art français Patrice de la Perrière (directeur du magazine Univers des Arts) : «Kwon Yong-Man fait partie de ces artistes, rares, il faut bien le dire, pour lesquels l'art est avant tout transmission, permettant d'unir la Beauté et la pensée grâce aux émotions ressenties.

Dans ses œuvres, rien n'est anecdotique, rien n'est laissé au hasard, tout y est essentiel. Il cherche à traduire la nature en l'interprétant sans la copier, mais plutôt en dégageant de ce qu'il voit l'élément primordial qui le touche le plus.

Ainsi, tous ces paysages qu'il traque avec l'instinct du chasseur sont sublimés et transcrits sur la toile avec la volonté de faire entrer le spectateur dans un univers personnel et original. Ce qui est certain, c'est que Kwon Yong-Man n'hésite pas aller au-delà de l'image qu'il a entrevue sur le motif, mettant en scène par une composition rigoureuse, un paysage urbain, une marine ou des personnages du quotidien.

Avec une peinture très spontanée et d'une grande sincérité, Kwon Yong-Man sait s'adapter aux difficultés d'un sujet, joue avec les couleurs, les lignes, les volumes et les valeurs, organisant avec talent les différents éléments qui composent la toile, créant ainsi un dynamisme qui anime l'ensemble.

Ainsi, avec une écriture picturale ancrée dans la tradition, dans la connaissance d'un "beau métier" qu'il a appris lors de ses études artistiques, l'œuvre de Kwon Yong-Man est résolument de notre temps et, tel un témoin, il séduit efficacement les collectionneurs les plus difficiles. Un artiste de cette trempe ne peut que s'inscrire dans le panorama de la peinture actuelle.»

- En quelle année être-vous devenu Français ? Et qu'aimez-vous de la France ?

▲ J'ai acquis la nationalité française en 2003, l'année où j'ai fini l'armée. Comme j'étais assez connu pour la peinture au sein de la Légion étrangère, je connaissais de nombreux généraux et officiers. Grâce à cela, j'ai obtenu la nationalité française plus rapidement que les autres. La France est mon deuxième pays. Je suis né et j'ai vécu près de 24 ans en Corée mais cela fait aussi plus de 20 ans que je vis en France. De plus, je vis en France en tant que peintre, ce qui était mon rêve. Comment puis-je ne pas aimer la France ?

- Que vous a apporté la France sur le plan personnel ?

▲ Quand j'ai postulé à la Légion étrangère, on m'a demandé pourquoi je voulais entrer dans la Légion étrangère. J'ai répondu que je voulais changer de vie. Aujourd'hui, ma vie a changé.

- Votre projet d'avenir est-il de continuer à travailler pour l'armée française et à vivre en France ?

▲ Actuellement, si on obtient une fois le titre de peintre officiel de l'armée de l'air, de l'armée de terre ou de la marine en France (la nomination est publiée dans le Journal officiel après signature par le ministre), c'est pour la vie. Je mène une vie de peintre depuis 15 ans depuis ma sortie de l'armée. J'ai déjà organisé 50 expositions individuelles et été invité à 24 expositions. Je participe également tous les deux ans à des expositions de peintres de la marine, de l'armée de terre et de l'armée de l'air et chaque année au salon Comparaisons (ayant pour objectif de promouvoir les relations entre artistes français et étrangers de l'art figuratif et de l'art abstrait, au Grand Palais à Paris). Si mon état de santé me le permet, je ferai des expositions tous les ans.

«A travers la vitrine» (2016), peinture réalisée par Kwon Yong-man pour la marine.
«A travers la vitrine» sur l'affiche du 44e Salon de la marine, «Escales au musée» au musée national de la Marine à Paris, en 2017.
«Pays basque», peinture présentée au salon Comparaisons 2017 au Grand Palais à Paris.
«Quatre légionnaires» (2018).
«Mirage 2000» (2018), peinture réalisée pour l'armée de l'air.
Affiche de la récente exposition à la galerie L'Art Ancien à Orléans.
Affiche de la récente exposition à la galerie Pascal Frémont au Havre.

Propos recueillis par Xavier Baldeyrou

(FIN)

Accueil Haut de page