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(Interview Yonhap) Secrétaire d'Etat Agnès Pannier-Runacher : «L'innovation et la 5G, deux gros enjeux en Corée»

Actualités 17.05.2019 à 11h01

SEOUL, 17 mai (Yonhap) -- Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'Etat auprès du ministre français de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire, a accordé jeudi soir à la résidence de France à Séoul une interview exclusive à l'agence Yonhap. Elle est actuellement en Corée du Sud pour un court séjour de deux jours. Il s'agit de sa deuxième visite dans le pays en tant que membre du gouvernement français, la première remontant à janvier dernier.

Avant l'entretien, la secrétaire d'Etat a assisté à une réception à laquelle ont participé les responsables de la section économique de l'ambassade de France, de la Chambre de commerce et d'industrie franco-coréenne (FKCCI) et de la Communauté French Tech Séoul. La soirée a été marquée par la remise des Grands Prix VI Corée 2019, récompensant des volontaires internationaux.

Ce vendredi matin, elle a ouvert avec le ministre de la Science et des TIC, You Young-min, le 3e forum Espace Corée-France, réunissant les grands acteurs du secteur de la recherche spatiale des deux pays. Elle prévoit de coprésider ensuite le Dialogue économique de haut niveau Corée-France. Hier, elle s'est entretenue avec le vice-ministre des PME et des Start-up, Kim Hak-do.

Comme indiqué dans la déclaration conjointe publiée à l'issue du sommet en France entre les présidents Moon Jae-in et Emmanuel Macron le 15 octobre dernier, les deux pays «approfondiront les relations économiques» dans le futur et notamment tiendront à un rythme annuel un dialogue économique bilatéral de haut niveau, dont la première édition a eu lieu en 2014. «Les deux pays poursuivront leurs consultations sur leurs stratégies de croissance nationales, l'agenda concernant la régulation financière, la coopération en matière fiscale et les grands enjeux mondiaux de développement», selon la déclaration.

Membre du gouvernement français depuis octobre 2018, Agnès Pannier-Runacher a commencé sa carrière en tant que haute fonctionnaire dans diverses organisations publiques (Inspection des finances, Assistance publique-Hôpitaux de Paris, Caisse des dépôts, etc.) avant de rejoindre le privé pour occuper des postes de direction (Faurecia, Compagnie des Alpes, etc.). Elle est entrée dans la politique en soutenant Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle de 2017.

Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Economie et des Finances de la France, lors de l'entretien accordé à l'agence de presse Yonhap dans le salon Jaune de la résidence de France à Séoul, le jeudi 16 mai 2019.

- Quel est l'objectif de votre visite en Corée ?

▲ L'objectif est de coprésider le Dialogue économique de haut niveau avec la Corée. Nous tenons une fois par an ce dialogue économique pour faire le point sur un ensemble de sujets communs, à la fois entre les deux pays et en élargissant les propos au contexte international. Je le fais en plus dans le droit fil de la visite du président Moon Jae-in en octobre (2018) à Paris. [...] On rythme les visites sur chacune des thématiques de façon à approfondir nos relations avec la Corée et en particulier dans le domaine économique. Et puis, je participerai au forum Espace France-Corée auquel participera notamment des représentants de Thales et d'Ariane Espace.

Je suis ici aussi pour rencontrer des investisseurs et industriels coréens puisque je suis en charge de l'industrie. Je suis très intéressée par ce que fait la Corée du Sud en matière de transformation et d'industrie 4.0 et sur la 5G. Je suis allée à Davos en janvier. Au forum de Davos, il y a des groupes de travail sur l'industrie 4.0. D'après les animateurs de ce forum, la Corée est le pays le plus en avance sur la transformation technologique. Donc, c'est forcément un exemple pour la France, sachant qu'on souhaite transformer très rapidement notre industrie et basculer dans ce 4.0. Pour la première fois depuis des années, on est en croissance industrielle. L'autre sujet, c'est que je suis en charge des télécoms en France et le premier pays à avoir lancé la 5G dans le monde, c'est la Corée du Sud. Donc, c'est forcément deux sujets d'intérêt pour moi.

- Quelles sont les grandes lignes des politiques de la France en matière d'économie ?

▲ La France va lancer un cycle de réformes très important pour améliorer la créativité de la France comme zone de production et zone pour les investissements étrangers afin de développer l'emploi. A ce titre, on a rendu plus souple le marché du travail. On a pris un plan d'investissement très important dans les compétences pour 15 milliards d'euros qui vise à améliorer le niveau général des compétences des jeunes qui arrivent sur le marché du travail mais également des chômeurs qui sont éloignés de l'emploi parce que, aujourd'hui, les entreprises ont du mal à recruter. Donc, il faut qu'on permette de recruter plus rapidement pour se développer mieux.

On travaille également à avoir une convergence de notre fiscalité sur les moyennes européennes de façon à faire en sorte que nos entreprises évoluent dans un univers de compétitivité très proche. Il est connu que la France a historiquement un niveau de charges, de cotisations sociales et d'impôts plus élevé que la moyenne européenne. On converge pour redonner une capacité aux entreprises françaises de jouer à jeu égal avec leurs homologues allemandes, italiennes et espagnoles. Et puis, on travaille sur les inégalités territoriales pour remettre de l'activité dans des territoires qui ont pu être vidées au profit des grandes agglomérations, de l'industrie, du commerce et de l'artisanat, et sur les inégalités sociales pour permettre aux jeunes générations qui naissent dans les milieux moins favorisés au travers de l'école d'avoir de nouvelles chances de pouvoir choisir leur destin professionnel.

- Dans quelle politique menée actuellement par votre ministère êtes-vous le plus impliquée ?

▲ Je suis impliquée dans tout ce qui est politique d'attractivité, l'attractivité pour les investisseurs étrangers, en Europe, dans le cadre du Brexit et au rang international. C'est pour ça que la Corée est un pays d'intérêt. Je suis également impliquée sur les politiques industrielles. La France a déclaré cette année «l'année de l'industrie». Nous développons des programmes d'accélération de nos PME et de nos entreprises de taille intermédiaire et nous nous appuyons sur les atouts de nos grands groupes qui sont des leaders mondiaux dans le digital. Et je suis impliquée dans tout ce qui est développement des PME, du commerce et de l'artisanat.

- Y a-t-il une action du gouvernement français qui vous tient plus à cœur que d'autres ?

▲ L'action sur laquelle je suis assez naturellement le plus en soutien, c'est tout ce qui est action de reconquête industrielle que nous sommes en train de mener avec des contrats stratégiques par filière industrielle, des dispositifs pour permettre aux entreprises industrielles de se développer plus facilement, de recruter plus vite, de bénéficier de contacts avec des start-up pour transformer leur business model, de bénéficier de l'apport de nouveaux capitaux par des mesures d'attractivité, de préparer leur transition énergétique et écologique avec des accompagnements d'optimisation énergétique, de partage de leurs déchets dans le cadre de l'économie circulaire. Autant d'éléments qui partent vraiment du terrain et sur lequel nous avons transformé l'action de l'Etat. Au lieu d'être très centralisés, nous essayons au contraire d'être apporteur de solutions, en sur-mesure, au plus près du terrain.

- A l'échelle mondiale, quels sont selon vous les grands défis économiques ?

▲ A l'échelle mondiale, on est d'abord dans un contexte d'incertitudes. Regardez, à différents titres, à la fois les grandes incertitudes liées au changement climatique mais qui vont avoir un impact très immédiat sur l'activité économique, mais également des incertitudes liées à des tensions de type commercial entre les pays et de concurrence commerciale renforcée puisque chaque pays cherche à sortir son épingle du jeu. On voit émerger des nations qui étaient auparavant en développement et qui aujourd'hui ont la capacité à proposer des solutions à haute valeur ajoutée. Donc, la compétition est plus forte.

Un deuxième élément est lié au constat que le modèle capitaliste crée des inégalités qui ont tendance à se creuser et donc des tensions sociales et sociétales que l'on voit dans les démocraties européennes. Il faut tenir compte de ces tensions et réfléchir à avoir un modèle capitaliste plus inclusif qui permet de réduire les inégalités sur les territoires entre les pays, entre les catégories sociales, et également les inégalités digitales.

- Que pensez-vous des relations économiques, des échanges commerciaux et des investissements croisés entre la France et la Corée ?

▲ Je me réjouis du fait que depuis la signature de l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et la Corée, le commerce entre la France et la Corée a doublé. En termes d'investissements directs, la France a investi 4 milliards (d'euros) en Corée chaque année et la Corée 1 milliard en France, et nous pensons que nous pouvons faire beaucoup mieux. Et pour faire mieux, il faut que nous soyons plus présents en Corée, que nous présentions nos différentes activités. La France est souvent associée au luxe, au bien-vivre, mais nous sommes aussi une grande nation industrielle, une grande nation d'innovation à travers des start-up, une grande nation engagée dans la transition écologique et énergétique et cela ouvre des possibilités, notamment sur tout ce qui est finance verte. Et puis, autour de la finance en général, Paris est en train de prendre une part plus importante sur le marché européen. [...] Paris regroupe aujourd'hui 4.000 milliards (d'euros) d'assets sous gestion et un réservoir de talents très importants.

- Comme indiqué dans la déclaration conjointe qui a été publiée à l'issue du sommet entre les présidents Moon Jae-in et Emmanuel Macron en octobre dernier, la Corée et la France souhaitent «approfondir les relations économiques». Pour aller dans ce sens, les deux pays ont établi un dialogue économique bilatéral de haut niveau qui aura lieu chaque année. La 3e édition aura lieu demain. De quoi allez-vous parler ?

▲ Nous allons parler des réformes économiques en Corée et en France, des investissements croisés, de l'agenda économique international, des priorités du G7 et du G20 auquel la Corée participe, du ralentissement de l'économie mondiale et des zones potentielles de risques que nous devons collectivement gérer et sur lesquelles nous devons collectivement prendre des positions. Nous allons aussi parler de l'accès au marché et à l'environnement des affaires, et de la coopération bilatérale en matière industrielle.

- Dans quels secteurs spécifiques cherchez-vous plus de rapprochements entre la France et la Corée ?

▲ Je pense qu'il y a deux gros enjeux. Il y a évidemment un enjeu autour des start-up et de l'innovation. [...] Et dans le monde industriel, il y a des secteurs évidents comme la 5G, dans toutes ses applications et ses usages, les usages industriels ou en termes de service. Egalement, de manière plus générale, dans d'autres secteurs industriels, il faut qu'on sache présenter nos solutions en matière d'énergies renouvelables, d'hydrogène. Et enfin, les sujets de transformation 4.0 et digitalisation des processus industriels. Ce sont des sujets qui me tiennent beaucoup à cœur puisque j'accompagne en France ces processus. Je pense qu'on a des complémentarités. La France est assez forte dans tout ce qui est recherche publique sur ces sujets-là et développement soft pour accompagner tout ce qui est robotisation, machines à commande numérique et fabrication additive.

- La déclaration conjointe de Paris dit aussi que les deux pays cherchent à accroître leurs échanges gouvernementaux...

▲ L'objectif est d'avoir des ministres qui prennent le temps chacun dans son domaine de partager avec leurs homologues la faveur de visites comme je le fais aujourd'hui, ses agendas et les problématiques de son portefeuille. Sur le numérique, (le secrétaire d'Etat) Mounir Mahjoubi est venu en février. D'autres visites sont prévues.

- Comme vous le savez, la croissance économique de la Corée est basée sur les exportations. Le pays est à présent dans une phase où il a besoin de trouver de nouveaux produits d'exportation. Donc, pour poursuivre son développement économique, la Corée recherche activement de nouveaux moteurs de croissance comme les énergies propres, l'intelligence artificielle, les voitures autonomes, les batteries électriques, les puces logiques et la bio-santé. Sur quels domaines particuliers la France se concentre-t-elle pour assurer sa croissance future ?

▲ La France a des secteurs où elle est puissante. Je pense à l'aéronautique, au secteur pharmaceutique, à la mode, au luxe. Quand en tout état de cause on capitalise sur nos forces, on doit poursuivre cette capitalisation. Mais il s'agit aussi de mettre en avant nos solutions dans des domaines où nous sommes exportateurs «cachés» ou insuffisamment visibles. C'est là que toute la transformation technologique, écologique et énergétique qui est à l'œuvre est un sujet d'intérêt. On a des solutions dans les énergies renouvelables, l'optimisation de l'usage de l'eau. [...] On a par ailleurs des secteurs comme la construction. On a des grands groupes (industriels) qui ont su faire la preuve qu'ils étaient capables de monter des solutions internationales, [...] et un écosystème de PME et start-up dynamiques qui, parce qu'elles sont plus petites, sont plus agiles et aussi capables d'apporter de l'innovation et des solutions additionnelles.

- La Corée cherche à s'adapter à ce qu'elle appelle la «4e révolution industrielle» avec le développement et l'acquisition de nouvelles technologies, notamment celles liées à l'intelligence artificielle, à la robotique, à l'Internet des objets et aux mégadonnées. Comment pourra-t-elle réussir cette transition ?

▲ J'ai tendance à penser qu'ils (les Coréens) ont plus de réponses que moi, parce qu'ils sont plus en avance. Je pense que ce que permet l'intelligence artificielle et ses différentes techniques, fabrication additive, machines à commande numérique, robots, cobots, c'est d'enlever le facteur coût et de mieux valoriser le facteur hors coût dans la compétitivité d'une production, puisque ce sont des techniques qui permettent de faire des petites séries de manière très agile en répondant aux demandes de clients avec une capacité d'innovation rapide. Vous pouvez tout de suite prototyper, là où avant vous aviez des cycles beaucoup plus longs pour produire de nouveaux produits. Donc, ça redonne de la compétitivité à des pays qui sont très bien éduqués mais qui ont peut-être des coûts du travail et des facteurs de production plus élevés que les pays low-cost. C'est plutôt une opportunité à saisir non seulement pour la Corée mais aussi pour la France. [...] Vous avez plusieurs facteurs de succès : la qualité de la formation, une association entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, accompagner les entreprises dans leur transformation et la capacité à entrer sur de nouveaux marchés.

- Avez-vous un message à l'intention des entreprises coréennes pour qu'elles développent leurs activités avec la France ou s'implantent davantage en France ?

▲ Je pense qu'il y a beaucoup de complémentarité entre ce que peut apporter les entreprises françaises et ce que font les entreprises coréennes, que ce soit en matière technologique et industrielle. Ces complémentarités sont insuffisamment connues. Mais c'est notre rôle, nous Français, de mieux présenter notre offre et de la porter à la connaissance des investisseurs coréens. En tout état de cause, ils sont les bienvenus en France. On est aujourd'hui dans une politique où on est conscient qu'il faut faciliter l'entrée aux investisseurs étrangers et nous avons nos dispositifs spécifiques pour l'accueil des investisseurs coréens. Et puis, il y a deux pôles intéressants pour les Coréens : la French Fab (label français lancé en 2017 pour fédérer les industriels et renforcer la promotion de l'industrie française à l'étranger) et la French Tech (label français attribué à des pôles métropolitains reconnus pour leur écosystème de start-up).

Propos recueillis par Xavier Baldeyrou

(FIN)

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