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(Interview Yonhap) Général Patrick Destremau et vice-amiral Gérard Valin : «La Corée est devenue une grande puissance maritime»

Actualités 23.05.2019 à 10h00

SEOUL, 23 mai (Yonhap) -- Le général de corps d'armée Patrick Destremau, directeur de l'Institut des hautes études de défense nationale et de l'enseignement militaire supérieur (IHEDN-DEMS) basé à Paris, en France, et le vice-amiral d'escadre (2s) Gérard Valin, responsable de la session nationale «Enjeux et stratégies maritimes» de l'IHEDN, effectuent actuellement une visite en Corée (20-25 mai) avec une quarantaine d'auditeurs.

Les deux hauts officiers militaires français ont présenté mercredi soir, au cours d'un entretien croisé avec l'agence Yonhap, l'IHEDN, placé sous la tutelle directe du Premier ministre. Ils ont expliqué que ses missions sont principalement de réunir des responsables de haut niveau en vue d'approfondir leurs connaissances des grands problèmes de défense, de conduire des études et des recherches dans le domaine de la défense et de promouvoir les enseignements universitaires de défense.

Ils ont décrit leur délégation, précisé les raisons et les objectifs de leur déplacement au pays du Matin-Clair, en détaillant le programme de leur séjour. Ils se sont également confiés sur leurs liens avec la Corée et le potentiel de développement de la coopération militaire entre les deux pays. «Venir en Corée, c'est à la fois découvrir la Corée, ses enjeux, la relation entre la France et la Corée, et comprendre tous les enjeux de sécurité et de défense de cette région du monde», a détaillé le général. Pour le vice-amiral, «la Corée est devenue une très grande puissance maritime».

Après avoir occupé de nombreux postes opérationnels (chef de peloton, commandant d'escadron, chef du bureau opérations) dans des missions en Afrique sahélienne et centrale, dans les Balkans et dans le Pacifique Sud, le général Destremau a assuré plusieurs postes de responsabilité en états-majors et commandements opérationnels.

Il a été secrétaire général du Collège des officiers de cohérence opérationnelle, officier chargé du programme «Scorpion» visant à renouveler les capacités de combat terrestre et architecte des systèmes d'information de l'armée de terre. Il a été en charge de l'organisation générale et du modèle des ressources humaines des armées. Il a conduit la réforme du commandement des armées et a représenté le chef d'état-major des armées dans la réforme de la gouvernance du ministère de la Défense (2011-2014).

Le vice-amiral Valin a été pilote d'avions de chasse embarqués à bord de porte-avions et d'avions de patrouille maritime et a occupé divers postes à bord de bâtiments de combat. Il a participé à plusieurs opérations sur le terrain (Epervier au Tchad, Sharp Guard dans l'Adriatique, libération d'otages) et mené des missions en mer jusqu'en 1997. Il a dirigé la flotille 24F de l'aéronautique navale et la frégate de surveillance Vendémiaire. Il a aussi été auditeur du Centre des hautes études militaires de l'IHEDN ainsi qu'instructeur pour le croiseur porte-hélicoptères Jeanne d'Arc et au centre de formation navale.

Plus récemment, le haut officier naval a été directeur de la stratégie et des programmes de la marine, commandant de la zone maritime de l'océan Indien et chargé de mission «Egalité des chances» auprès du ministre de la Défense. Spécialiste de sûreté et sécurité maritime, lutte anti-sous-marine, défense aérienne et combat contre la piraterie, il est aussi un expert de stratégie, d'organisation et de pilotage de la performance.

Le général de corps d'armée Patrick Destremau (à g.), directeur de l'Institut des hautes études de défense nationale et de l'enseignement militaire supérieur (IHEDN-DEMS), basé à Paris, et le vice-amiral d'escadre (2s) Gérard Valin, responsable de la session nationale «Enjeux et stratégies maritimes» de l'IHEDN, après l'interview accordée à l'agence Yonhap près de l'ambassade de France à Séoul, dans l'arrondissement de Seodaemun, le 22 mai 2019.

- Etiez-vous déjà venu en Corée ?

▲ Général de corps d'armée Destremau : Je suis souvent allé en Chine et au Japon, mais c'est ma première visite en Corée.

▲ Vice-amiral d'escadre Valin : Moi, c'est ma troisième. J'ai eu la chance de venir lorsque j'étais au CHEM (Centre des hautes études militaires) en 2000. J'étais venu dans le cadre de l'IHEDN. La deuxième fois, c'était l'année dernière lorsque l'ambassadeur (de France Fabien Penone) a organisé un séminaire bilatéral sur les enjeux maritimes entre la France et la Corée. Il m'avait demandé de venir animer la partie française de ce séminaire.

- Pourriez-vous nous présenter l'IHEDN ?

▲ GCA Destremau : L'IHEDN est un institut qui dépend du Premier ministre et qui a vocation à former, donner une vision stratégique à de hauts responsables français sur les enjeux de sécurité et de défense. Donc, il y a à la fois des sessions nationales qui accueillent des Français, dont la session maritime qui est là aujourd'hui, et des sessions internationales, pour l'Afrique, l'Amérique du Sud, l'Asie, les Balkans, où nous accueillons des auditeurs étrangers, dont des auditeurs sud-coréens.

▲ VAE Valin : Pour la partie maritime, les espaces qui ne sont pas sous la juridiction d'un Etat, sous la souveraineté d'un Etat, ce que nos amis chinois appellent les «global commons», ont pris une importance majeure avec la mondialisation. Il s'agit des espaces maritimes bien sûr, du cyberespace, de l'espace exo-atmosphérique. Et dans ces espaces-là, avec les nouvelles technologies, vous avez toute la criminalité qui monte en puissance. Avant, il fallait être un bon marin du roi ou un bon pirate pour aller à la mer, mais maintenant n'importe qui avec le GPS peut naviguer. Donc, dans cet espace maritime, il y a une augmentation de cette criminalité. Et c'est un espace aussi où les Etats se confrontent un peu. L'institut s'est rendu compte qu'il n'y avait pas de formation dans cet espace où les enjeux de défense et de sécurité étaient devenus majeurs. D'où la création de cette session «Enjeux et stratégies maritimes».

- Quelles sont les missions de l'institut ?

▲ GCA Destremau : La mission première de l'institut est de former de hauts responsables aux enjeux de sécurité et de défense. Et on le fait à travers un certain nombre de sessions. Généralement, ce sont des formations qui sont menées en parallèle d'une activité professionnelle et qui durent entre 20 et 60 jours. Il y a une pédagogie particulière qui a été recopiée par d'autres instituts. L'IHEDN a été créé il y a plus de 80 ans, en 1936. Il y a beaucoup d'autres instituts qui s'appellent instituts de hautes études et qui ont repris ce modèle. Le dernier d'ailleurs, c'est le Quai d'Orsay qui vient de créer cette année le Collège des hautes études de l'Institut diplomatique. Et à chaque fois, le modèle pédagogique est le même. Le premier pilier pédagogique, ce sont des conférenciers de très haut niveau. [...] Le deuxième, ce sont des travaux de prospective qui sont faits par les auditeurs eux-mêmes, généralement sur des sujets où l'Etat a besoin d'un éclairage. Il profite d'avoir des auditeurs d'horizons extrêmement divers pour les faire réfléchir sur des sujets de prospective. Le troisième volet, ce sont les missions à l'étranger comme cette mission en Corée.

▲ VAE Valin : Les missions sont prévues en cohérence avec les thèmes qui ont été donnés par les autorités. Par exemple, les thèmes de la session géostratégique maritime actuelle, c'est le concept Indo-Pacifique qui nous conduit naturellement à la Corée.

▲ GCA Destremau : En fait, si on parlait à des scientifiques, nos missions sont des «terrains». Quand vous avez un chercheur, en particulier un chercheur en sociologie ou en relations internationales, quand il se déplace pour obtenir des données par une instigation de leur sujet, ils appellent ça un terrain.

▲ VAE Valin : Ce qui est important aussi, c'est que dans le trinôme pédagogique, il y a les conférences, les visites et les travaux de recherche. Cela permet d'ancrer la théorie dans le terrain. Et souvent, on n'a pas cet aspect-là.

- Pouvez-vous nous présenter la délégation ? Sa composition ?

▲ GCA Destremau : C'est la session complète qui est venue. Elle est venue avec son encadrement. Le responsable de la session est le vice-amiral Valin et le directeur que je suis.

▲ VAE Valin : Parmi les auditeurs, il y a quelques militaires dont un capitaine de vaisseau, un commissaire, un général qui commande la gendarmerie maritime, des administrateurs des affaires maritimes qui sont également des officiers. Il y a des patrons et des cadres d'entreprises liées à la défense ou au maritime. Il y a aussi des civils qui sont dans la haute fonction publique, au ministère de l'Environnement ou au ministère de l'Intérieur. L'un des principes fondamentaux de la pédagogie, c'est aussi la diversité, la diversité des parcours, des activités professionnelles, ce qui permet d'avoir une très grande richesse avec un principe qu'on appelle la «fertilisation croisée», c'est-à-dire que les auditeurs apprennent beaucoup également de leurs autres camarades auditeurs.

▲ GCA Destremau : Dans ces auditeurs, vous avez trois grandes populations : des faiseurs d'opinion, des journalistes, des représentants du Parlement ; des représentants de l'administration, des membres du Conseil d'Etat, de la Cour des comptes, des directeurs d'administration, des officiers ; enfin des gens qui viennent du monde privé, de l'industrie de la défense. Dans le monde, il y a très peu de pays qui font cet effort de construction d'une réflexion à haut niveau sur les enjeux de sécurité et de défense.

- Pourquoi avez-vous choisi la Corée pour effectuer un tel voyage ?

▲ VAE Valin : Il y a deux sujets en fait. Comme je l'ai dit, il y a le concept Indo-Pacifique. Vous savez que le président (Emmanuel) Macron et son homologue (sud-)coréen (Moon Jae-in) se sont rencontrés et, au plus haut niveau, il y a une volonté de coopération. Et l'un des axes de cette coopération qui a été décidé entre les deux présidents, c'est justement le maritime. C'est pour ça que l'ambassadeur a lancé l'année dernière des discussions sur les sujets maritimes, car les sujets maritimes nous concernent directement avec les problèmes du développement durable et de la sécurité et avec tous les enjeux de la mer de Chine méridionale. La Corée est un exemple extraordinaire sur le monde maritime. Il n'y a pas de pays qui se soit développé aussi rapidement, grâce à ses atouts maritimes. Pour nous, c'est un exemple. Ce qui m'intéresse, c'est de montrer à mes auditeurs des réussites exceptionnelles, qu'ils viennent chercher des exemples qu'ils vont pouvoir transposer après en France dans leurs activités professionnelles. La Corée est devenue une très grande puissance maritime.

▲ GCA Destremau : Quand on veut appréhender des enjeux de sécurité et de défense, évidemment la réponse, ce sont des stratégies ou des politiques. Et concevoir une stratégie ou une politique sans la compréhension de l'autre, c'est un défaut qui est fréquent. Et c'est justement la force qu'on veut donner à la réflexion des auditeurs. Il faut qu'ils aillent à la rencontre d'une culture, d'un pays. Venir en Corée, c'est à la fois découvrir la Corée, ses enjeux, la relation entre la France et la Corée, et comprendre à travers la Corée tous les enjeux de sécurité et de défense de cette région du monde. Ils ne sont pas minces et ils sont nombreux.

- Quel est l'objectif de votre visite en Corée ?

▲ VAE Valin : C'est un objectif de «benchmarking» avec un pays qui finalement a à peu près la même population que la France, qui a beaucoup d'enjeux maritimes communs, d'enjeux de défense, de sécurité, de positionnement. [...] C'est intéressant de voir comment la Corée aborde les problématiques avec des spécificités qui sont différentes. Mais en fait on retrouve les mêmes problèmes, de pêche illégale par exemple. C'est un problème qui concerne le monde entier. Le climat aussi, c'est un enjeu commun. Il y a beaucoup d'enjeux et d'intérêts communs.

- Quel est le programme de votre séjour ?

▲ VAE Valin : Nous avons commencé par l'ambassade. Nous avons été reçus par l'ambassadeur et tous ses principaux adjoints et collaborateurs qui nous ont donné les clés de lecture et de compréhension du pays. Ensuite, nous avons rencontré les autorités dans les domaines qui nous concernent, la sécurité et la défense. Nous sommes allés au ministère de la Défense, nous sommes allés voir les gardes-côtes (à Incheon). Comme nous nous intéressons également aux problématiques de pêche et de développement durable, des gens du ministère des Océans et de la Pêche sont venus nous voir pour nous expliquer les problématiques de pêche et de gestion des déchets. [...] Nous irons voir la 2e flotte, l'Université de défense nationale de Corée (KNDU), les chantiers navals à Ulsan et le port de Busan. Après, nous reviendrons à Séoul. Evidemment, si on ne comprend pas la culture d'un peuple, on n'a rien compris parce que les enjeux culturels font partie de l'approche globale. Nous irons au Mémorial (de la guerre de Corée) pour voir tout ce qui est lié au conflit entre les deux Corées, à la guerre de Corée à laquelle le bataillon français a participé.

- De quoi avez-vous parlé au ministère de la Défense ?

▲ GCA Destremau : Comme c'est une session sur les enjeux maritimes, au ministère de la Défense, on nous a parlé du projet de transformation de la marine sud-coréenne et de ses enjeux, le plan «Naval Vision 2045».

▲ VAE Valin : Ce qui est intéressant, c'est qu'il y a une réflexion au niveau de la marine coréenne, qui au départ comme toutes les marines est surtout concentrée sur le «mainland». Et puis après, plus ça va avec la montée en puissance de l'économie (coréenne), plus les enjeux sont devenus mondiaux, et plus la marine va se transformer d'une «ground navy», ou marine côtière, vers une marine de haute mer.

- Pouvez-vous nous parler de relations militaires entre la France et la Corée à votre niveau ?

▲ GCA Destremau : En fait, j'ai une double responsabilité. Je suis à la fois directeur de l'Institut des hautes études de défense nationale et responsable de l'enseignement militaire supérieur pour les armées françaises. Et dans cette responsabilité, j'ai l'Ecole de guerre où nous accueillons des officiers sud-coréens. La formation, c'est une des dimensions sur laquelle la coopération est facile, quel que soit la distance. Elle permet aussi de comprendre la culture stratégique de l'autre.

▲ VAE Valin : Quand je vous parlais d'enjeux maritimes, de défense et de sécurité en mer qui sont de plus en plus communs, naturellement je pense que les relations ont vocation à se développer, en particulier maritimes. L'avantage des marins, c'est qu'ils naviguent, et donc c'est plus facile pour eux de venir ici. Je pense que nos marines vont de plus en plus se ressembler et nos enjeux seront de plus en plus communs. Donc naturellement, ça a vocation à accroître la coopération entre les deux pays.

- Quel message voulez-vous faire passer ?

▲ GCA Destremau : En premier lieu, les relations entre la Corée du Sud et les Etats-Unis et entre la France et les Etats-Unis sont des relations différentes. Mais pour moi tous ces pays ont une grande identité de valeurs, même aussi une vision stratégique commune, sur la non-prolifération, sur la question des armes nucléaires de la Corée du Nord. La deuxième chose, pour des raisons liées à sa situation géostratégique, la Corée du Sud est aujourd'hui mobilisée par ce qui sépare les deux Corées, à un risque militaire qui existe, à des tensions autour de questions territoriales. La France, elle, est dans une Europe qui est très apaisée. Elle a fait la guerre contre l'Allemagne mais, maintenant, il y a vraiment une amitié et une relation très proches entre les deux pays qui en font un des moteurs de l'Europe. Donc, les armées françaises ne sont pas tournées vers la protection immédiate des frontières. Ce sont plus des forces au service de la paix dans le monde et en particulier de ce qui est le plus proche de la France, c'est-à-dire d'éviter que des Etats qui nous sont proches laissent la place au développement du terrorisme. Donc, on a une armée qui est beaucoup plus expéditionnaire d'intervention et professionnelle. L'armée sud-coréenne est une armée de conscrits qui est beaucoup plus liée à la protection qu'à l'intervention. Mais on peut imaginer que demain la Corée du Sud aura à la fois un regard vers la protection de son territoire immédiat mais aussi vers les interventions. Et là, pour les armées françaises, toute coopération et tout engagement des Sud-Coréens dans des opérations des Nations unies sera la bienvenue, car on sait que la légitimité des opérations vient bien du consensus des nations sur les objectifs civils et militaires qui sont poursuivis. Et le fait de participer est toujours un acte très symbolique de l'engagement d'une nation au service de la paix et au service des résolutions des Nations unies.

▲ VAE Valin : Je rajouterai deux points. Je pense que, de plus en plus, nous avons des valeurs communes et des visions communes. Je pense en particulier à la résolution des conflits par la négociation plutôt que par les armes. C'est ce qui a beaucoup rapproché nos présidents (Macron et Moon) également. Dans ce domaine-là, je pense que nous avons la même vision. De privilégier la prévention des conflits, la négociation à l'engagement militaire. Le deuxième point, c'est la protection de l'environnement. Nos deux pays ont la même vision de la nécessité de protéger cet environnement et de s'inscrire dans une logique de développement durable. Ce sont aussi des valeurs qui nous unissent énormément.

Propos recueillis par Xavier Baldeyrou

(FIN)

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