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(Interview Yonhap) Journaliste canadien Etienne Fortin-Gauthier : «Le français pour se faire des amis»

Interviews 07.08.2019 à 09h58
Le journaliste canadien Etienne Fortin-Gauthier à Séoul, le 7 août 2019.

SEOUL, 07 août (Yonhap) -- Etienne Fortin-Gauthier, journaliste au Groupe Média TFO à Toronto, au Canada, a présenté lundi au siège de l'agence de presse Yonhap à Séoul son projet d'«explorer la francophonie internationale» dans plusieurs pays du monde. Suite à son déménagement hors du Québec, le Montréalais d'origine dit être «tombé en amour avec la francophonie et le fait français».

Adepte du «journalisme de fond avec l'intérêt public», le confrère canadien est animateur à TFO, une chaîne de télévision éducative et culturelle de langue française de la province de l'Ontario. Il a également travaillé pour la presse écrite et la radio à La Presse Canadienne après avoir été reporter pour des quotidiens ainsi que vidéojournaliste.

Dans le métier depuis une quinzaine d'années, Etienne Fortin-Gauthier a couvert des grands événements de l'actualité au Canada (soirées électorales, budgets, crise linguistique en Ontario, débats) et ailleurs dans le monde. Il réalise des «reportages d'impact» en portant un intérêt particulier aux enjeux liés à la francophonie et à la société.

Ardent défenseur du français au Canada, pas seulement au Québec, le désormais Torontois s'est lancé dans un périple en Asie, Europe et Afrique, avec comme première étape la Corée du Sud, pour évaluer la place de la francophonie dans différents pays, déterminer le rôle qu'elle y joue et tirer des leçons afin de mieux protéger, voire développer, la francophonie au pays de l'érable... et «se faire des amis».

Il y a 300 millions de locuteurs francophones dans le monde aujourd'hui et l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) prévoit qu'ils seront 700 millions en 2050. Le français est la cinquième langue la plus parlée au monde, la deuxième des organisations internationales, la deuxième apprise comme langue étrangère après l'anglais, la troisième des affaires et la quatrième sur Internet.

A rappeler que, en Corée, le nombre total d'apprenants du français est estimé à environ 40.000, selon les chiffres de l'ambassade de France : 18.000 lycéens dans près de 135 écoles, 10.000 étudiants dans une cinquantaine d'universités et 12.000 dans les instituts de langues privés. Le pays du Matin-Clair se place ainsi devant la Chine et le Japon en nombre d'apprenants rapporté à la population totale.

Etienne Fortin-Gauthier, journaliste au Groupe Média TFO au Canada, à Séoul le 7 août 2019.

- Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

▲ Depuis quatre ans, je travaille pour TFO, qui est une télévision publique au service des francophones, et je suis tombé en amour avec la francophonie, avec la francophonie de l'Ontario qui est très particulière. Je suis originaire du Québec où il y a une francophonie majoritaire, où les francophones ont beaucoup de droits. Maintenant, je travaille dans une région où les francophones sont minoritaires et se battent pour avoir des droits et se faire respecter. Donc, j'ai découvert cette francophonie particulière, mais aussi la francophonie internationale. J'ai fait plusieurs articles, des entrevues, et je suis tombé en amour avec le fait français. Je me suis dit que je veux explorer cette francophonie internationale qui se trouve dans des pays où la francophonie est majoritaire comme la France et la Belgique mais qui se trouve aussi un peu partout comme ici aujourd'hui en Corée du Sud.

- Qui rencontrez-vous et comment allez vous à la rencontre des gens ?

▲ Je ne veux pas rencontrer la francophonie des expatriés et des institutions, mais celle des gens locaux. Par exemple, ce matin, j'ai rencontré une dame coréenne qui parle français et qui est employée par un organisme canadien pour amener des artistes francophones en Corée. Elle fait le pont entre deux cultures, entre la culture coréenne et la culture du Canada francophone. Pour trouver des Coréens qui parlent français, j'utilise beaucoup les réseaux sociaux comme Twitter, Facebook et même CouchSurfing où on peut mettre la langue parlée par les gens. Bien sûr, j'ai mis le français et, comme ça, j'ai trouvé des Coréens qui parlent français.

- Pourquoi avoir choisi la Corée du Sud pour effectuer votre premier reportage à l'étranger sur le sujet de la francophonie ?

▲ Je voulais d'abord découvrir la Corée. Il y avait un côté personnel. Je voulais voyager dans le pays. Et là, j'ai vu que Yonhap faisait des articles en français, que KBS avait une antenne francophone et que même le Québec avait un bureau à Séoul. C'est surprenant toutes ces activités francophones. J'ai vu aussi que la Corée du Sud était membre de l'OIF (Organisation internationale de la francophonie) depuis 2016, en même temps que l'Ontario d'ailleurs. Tout ça surprend parce que ce n'est pas le premier pays qui vient en tête lorsque l'on pense à la francophonie. Donc, je suis venu explorer, enquêter sur cette francophonie coréenne, sur la raison pour laquelle il y a 60.000 Coréens qui apprennent le français en ce moment même et des centaines de milliers d'autres qui maîtrisent la langue.

- Quels seront les autres pays de votre périple ?

▲ J'irai ensuite au Japon, au Vietnam, au Cambodge. Egalement en France, Belgique et Autriche où il y a des questions linguistiques intéressantes qui touchent les francophones. Je voudrais aussi terminer sur le continent africain, peut-être un ou deux pays. Ce ne sera pas un tour complet des 300 millions de francophones dans le monde. Ce périple se fera sur les cinq prochains mois.

- De manière générale, quelle image renvoie la Corée au Canada ?

▲ Il y a une culture forte. C'est peut-être un lien entre la Corée et la francophonie canadienne et québécoise. On a développé une industrie culturelle très forte. Au Québec, on a développé une industrie du cinéma, de la musique très forte. Et la Corée aussi. Donc, je pense que nous sommes fiers de nos cultures. [...] Cela nous différencie. Au Canada, on connaît bien la gastronomie coréenne. A Toronto, il y a deux quartiers coréens. J'y vais très souvent. La K-pop aussi est de plus en plus populaire au Canada. Je suis allé voir récemment un spectacle de Blackpink à Hamilton (en banlieue de Toronto, 27 avril) avec un ami de La Presse Canadienne qui est venu couvrir les Jeux olympiques (d'hiver de PyeongChang 2018). C'était très dynamique. Il n'y avait pas que des Coréens d'origine, il y avait plein de Canadiens, des dizaines de milliers de personnes. La K-pop a vraiment maintenant un grand bassin de fans.

- Vous aimez rencontrer de nouvelles personnes, de nouvelles cultures...

▲ Le dicton de mon projet, c'est «Le français pour se faire des amis». Lorsqu'on rencontre une personne qui parle français, il y a une connexion immédiate. Une Coréenne m'a raconté : «Un jour, je parlais avec une dame qui travaillait pour le gouvernement chinois. On passait par un interprète jusqu'au moment où on a réalisé qu'on parlait tous les deux français. Le français nous a rapprochés et il a créé une magie exceptionnelle.» A Toronto, quand je parle à quelqu'un en français dans la rue, on dirait qu'il y a quelque chose de particulier. L'anglais, il y a tellement de gens qui le parle. Ce n'est pas vraiment particulier de rencontrer quelqu'un qui parle anglais.

- Que pensez-vous de la place du français au Canada en général ?

▲ Il y a deux réalités. Il y a la réalité des Québécois qui sont majoritaires avec le français (80% ou 6,7 millions de personnes) mais qui se sentent toujours menacés par la langue anglaise. Et il y a la réalité des francophones qui sont à l'extérieur du Québec, dans le reste du Canada (en Ontario, 6% de la population ou 622.000 habitants). Ils sont un million. Eux, ils sont en combat pour défendre leur langue. On parle beaucoup du risque d'assimilation, que leurs enfants parlent éventuellement anglais et perdent la langue française. [...] En Amérique du Nord, on est entouré d'un océan d'anglais. Le reste du Canada parle majoritairement anglais. Il y a une question de défense de la langue française qui est très présente chez nous. Donc, on a l'impression d'être en mode combat pour défendre notre langue.

- Selon vous, le français est-il en train de progresser ou de perdre du terrain au «Grand Nord blanc» ?

▲ Cela dépend des points de vue. Parfois, on a l'impression de reculer. Mais le français est là pour rester au Québec et même dans le reste du Canada. Le bilinguisme est une des particularités du Canada. Le Canada est officiellement un pays bilingue. Cette dualité linguistique est une grande richesse. C'est vrai, il y a un combat pour la langue, mais tout ça se fait pacifiquement, dans une paix totale.

- Et en Ontario où vous vivez, John Tory, l'actuel maire de Toronto, est connu pour être francophile...

▲ C'est vrai. Il a même rencontré sa femme dans un cours de français. Pour lui, le français a une grande importance. (Lors de son élection en 2014) Il avait débuté son discours (de victoire) en français, ce qui était surprenant pour une ville presque totalement anglophone. Donc, les gens se sont demandé pourquoi et je lui ai posé la question. Il m'a dit : «Je suis le maire de la plus grande ville du Canada. Le Canada est un pays bilingue, donc c'était normal de le faire dans les deux langues.» C'était dans l'esprit du Canada. Evidemment, ensuite, on aurait voulu qu'il fasse plus d'actions pour défendre le français...

- Concernant la francophonie au Canada, quels sont les grands enjeux actuels ?

▲ Il y en a plusieurs. Au Québec, c'est de conserver la place et la prédominance du français. Pour le reste du Canada, le gouvernement a promis d'amener 5% d'immigrants francophones pour garder le taux de francophones, leur poids, dans le reste du pays. Mais depuis 10 ans, il ne respecte pas cette promesse politique et donc la proportion de francophones diminue au Canada. Un autre dossier, c'est l'éducation en français pour permettre aux nouvelles générations de conserver leur langue. Il y a en ce moment un manque de professeurs de français. Un autre enjeu est celui de la question des accents. C'est un grand débat à présent chez les francophones. Parfois, au Canada, on se juge sur l'accent que l'on a. Actuellement, on essaie de faire preuve d'ouverture, de se dire que peu importe l'accent, il faut respecter l'accent de l'autre. Nous sommes tous francophones. Il faut s'unir et miser là-dessus plutôt que sur nos petites différences de prononciation.

Propos recueillis par Xavier Baldeyrou

(FIN)

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