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(Interview Yonhap) Le metteur en scène d'opéra Vincent Boussard à Séoul pour la reprise avec «Manon»

Interviews 23.06.2020 à 09h00
Le metteur en scène français d'opéra et de théâtre Vincent Boussard à Séoul, le 22 juin 2020.
Vincent Boussard répond à des questions de l'agence Yonhap à l'hôtel Sheraton Seoul Palace Gangnam, le 22 juin 2020.
«Manon» de Massenet avec la troupe de l'Opéra national de Corée (KNO). (Photo fournie par le KNO. Revente et archivage interdits)
Répétition de «Manon» de Massenet par la troupe de l'Opéra national de Corée (KNO). (Photo fournie par le KNO. Revente et archivage interdits)
Répétition de «Manon» de Massenet par la troupe de l'Opéra national de Corée (KNO). (Photo fournie par le KNO. Revente et archivage interdits)
Répétition de «Manon» de Massenet par la troupe de l'Opéra national de Corée (KNO). (Photo fournie par le KNO. Revente et archivage interdits)
Répétition de «Manon» de Massenet par la troupe de l'Opéra national de Corée (KNO). (Photo fournie par le KNO. Revente et archivage interdits)
Répétition de «Manon» de Massenet par la troupe de l'Opéra national de Corée (KNO). (Photo fournie par le KNO. Revente et archivage interdits)

SEOUL, 23 juin (Yonhap) -- Le metteur en scène français d'opéra et de théâtre Vincent Boussard a accordé lundi après-midi, à l'hôtel Sheraton Seoul Palace Gangnam, une interview à l'agence de presse Yonhap dans laquelle il s'est confié sur son projet en cours au Seoul Arts Center, dans le sud de la capitale sud-coréenne, et sur les défis posés par la crise sanitaire actuelle dans son domaine.

Vincent Boussard est à Séoul pour mettre en scène «Manon» de Jules Massenet avec l'Opéra national de Corée (KNO), le premier opéra pleinement en scène post-Covid dans le monde, avec décor, scénographie, orchestre, chœurs et costumes complets. Il est aussi le premier professionnel français du monde du spectacle à venir dans le pays depuis le début de la pandémie de nouveau coronavirus (Covid-19).

Après ses débuts en 1996 de metteur en scène au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, il a décidé en 2000 de se concentrer sur l'opéra en menant parallèlement des projets de mode, scénographie, concert et festival. Il a travaillé dans les plus grands théâtres européens, aux Etats-Unis et avec des troupes asiatiques dont celles du KNO et du Nouveau Théâtre national de Tokyo.

Le chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres (2009) avait déjà mis en scène en 2018 «Manon» en tant que nouvelle production créée spécialement pour le KNO et, en octobre de l'année dernière, «Les Contes d'Hoffmann» de Jacques Offenbach en collaboration avec la même troupe séoulienne.

L'œuvre «Manon» est un opéra-comique en cinq actes réalisé d'après le roman de l'abbé Prévost «Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut» (1731). Il a été créé à l'Opéra-Comique de Paris le 19 janvier 1884. Le spectacle sans public sera présenté du 25 au 28 juin et sera retransmis sur Internet en direct sur les sites de streaming Naver TV et V Live. Il sera diffusé sur KBS les 22 et 23 juillet.

Le metteur en scène de 51 ans est arrivé en Corée du Sud le 18 mai dernier pour un séjour d'un mois et demi avec au programme deux semaines d'isolement, Covid-19 oblige, et des répétitions masquées qui ont commencé le 3 juin.

- Il ne s'agit pas de votre première visite en Corée...

▲ Oui, c'est ma troisième visite. Je suis venu pour «Manon» au printemps 2018 pour faire la création du spectacle. Je suis revenu en septembre 2019 pour «Les Contes d'Hoffmann». Cette fois-ci, je suis venu avec l'éclairagiste (français) Nicolas Gilli.

- Quand êtes-vous arrivé ?

▲ Je suis parti de Paris le 17 mai, donc je suis arrivé le 18. Je suis allé directement en quarantaine pendant «14 jours +1» parce qu'on compte les jours à partir du «+1». Ensuite, je suis arrivé ici et, dès le lendemain, j'étais au travail.

- Avez-vous hésité à venir ?

▲ Pas une seconde. J'ai été frappé par le fait que tout le monde hésitait sauf moi. [...] Je n'ai pas hésité une seconde et je ne le regrette en rien. Cela a aussi été une expérience personnelle que de me confronter à cet isolement.

- Etant donné le contexte actuel, pouvez-vous nous raconter votre quarantaine ?

▲ Le centre d'isolement était quelque part entre Incheon et Séoul. La quarantaine s'est passée de manière très classique. C'est-à-dire, on vous enferme dans une chambre et on vous demande de ne pas en sortir. C'était le premier des principes. Après quoi, il faut bien survivre, il faut bien manger, donc on vous livre chaque matin, midi et soir des repas dans des sacs plastiques qu'on vous dépose devant la porte à heures fixes, à 7h du matin, à midi et à 18h. On vous demande expressément de ne pas sortir. Donc, pendant ce temps, je n'ai pas mis les pieds dehors. J'étais parti avec beaucoup d'envie et beaucoup de livres. Finalement, la seule difficulté que j'ai rencontrée quand j'étais enfermé, c'était de trouver la capacité à me concentrer d'une manière intense et sur le long terme. Cette contrainte a gêné ma concentration. Donc, je n'ai pas pu étudier et lire autant de choses que j'avais amenées. Et puis, j'en ai profité pour revoir tous les films de (François) Truffaut. Cela a été vrai bonheur de les redécouvrir...

- En Asie, à quels projets artistiques avez-vous participé dans le passé ?

▲ Le premier projet que j'ai fait en Asie était au Japon, au Nouveau Théâtre national de Tokyo, en mai 2015. On m'avait demandé de faire la nouvelle production de «La Traviata» (Giuseppe Verdi), qui est encore donné en ce moment. Le théâtre fonctionne selon le répertoire, c'est-à-dire qu'ils ont des œuvres qui sont reprises en cours de saison pendant plusieurs années. Ils alternent en prenant dans leur propre répertoire. Les grands titres ont vocation à être repris tous les deux ou trois ans. Ensuite, il y a plusieurs projets qui n'ont pas vu le jour, qui ont été annulés pour cause de Covid, au Japon et au French May de Hongkong pour «Hamlet» d'Ambroise Thomas. On va essayer de le rejouer dans les années à venir.

- En 2018, vous aviez déjà mis en scène «Manon» de Massenet et, l'année dernière, vous étiez venu pour «Les Contes d'Hoffmann» d'Offenbach. Quel type de relation entretenez-vous avec la Corée ?

▲ J'ai une relation professionnelle. Quand je suis là, je fais intensément et exclusivement mon travail. Finalement, je ne connais pas grand chose de la Corée, de Séoul. Mais, quand j'ai du temps libre, je m'efforce d'aller à la découverte de la ville. J'aime rencontrer la ville dans ses pulsations quotidiennes. Par exemple, j'aime prendre le bus pour aller au travail, j'aime marcher. Donc, j'essaie d'avoir une connaissance de la ville par le travail. [...] J'aime me fondre dans la masse pour travailler.

- Justement dans le travail...

▲ Même chose avec les gens du théâtre, c'est d'apprendre à travailler avec les gens qui vous reçoivent. C'est pas moi qui doit leur dire comment travailler, c'est à moi de découvrir comment on travaille ici et comment on pourrait tirer au mieux de nos échanges. J'apporte ma façon de faire, mes exigences, mes réflexes. [...] Ce qui est merveilleux avec ce métier, nous sommes tous au service de la musique. On parle de la même chose. Ici, on parle de «Manon», un opéra français, mais avec des Coréens et à la création un Belge, un Italien, une Argentine... Et tout le monde se retrouve finalement autour d'un même langage.

- En matière d'opéra, les Coréens forment-ils un public différent des autres dans le monde ? Adaptez-vous vos productions d'une manière particulière lorsque vous travaillez en Corée ?

▲ Mon obsession dans le travail, c'est d'essayer d'avoir un langage très clair et de pouvoir offrir un spectacle qui ne nécessite pas d'avoir acquis des connaissances incroyables en matière lyrique pour apprécier ce qu'on va écouter. J'essaie d'ôter tous les filtres possibles, qu'ils soient culturels ou liés au comportement, entre ce que le spectateur va voir et ce qu'il a lu. D'une certaine manière, je ne fais pas un spectacle pour la Corée. J'essaie de faire un spectacle qui a le même souci de partage. Je crois que c'est une fausse idée que l'opéra est un genre difficile d'accès.

- Il y a des codes...

▲ Il a effectivement une histoire, des codes, mais qui ne sont pas insurmontables et dont certains peuvent être absolument abandonnés au profit d'autres. Les codes ne sont pas faits pour être éternels. Ils sont faits pour s'adapter, vivre, mourir et se renouveler. Qu'un genre soit codifié n'est en soi pas un problème. Tous les genres sont codifiés. Par exemple, un concert d'un boys band est aussi plein de codes. Toute forme de spectacle est codifiée. Je pense qu'on se fait une montagne de cette chose-là. Dans le partage du spectacle, il ne faut pas se laisser bloquer par ces codes. Par contre, il y a une forme d'a priori culturel. Il y a une forme qui dit «ce n'est pas pour moi, je n'y comprendrai rien, ce sont des choses huppées», alors que l'opéra a dans une très grande majorité une tradition populaire et, dans les pays qui l'on vu naître comme l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Autriche, il est ancré vraiment dans la culture populaire, mais avec une dimension sociale très importante. On se représentait à l'opéra comme on se représentait dans les grands lieux publics. Il y avait une dimension mondiale évidemment. Il y avait une implantation populaire et c'était un langage populaire. Il faut donc essayer de travailler cet aspect socioculturel autour d'un projet opératique. Il faut travailler avec le public pour qu'il se sente autorisé à venir, concerné. Il y a plein de chose à faire en matière de «médiation culturelle» aujourd'hui. Et une fois que ce travail est fait, on se rend compte que l'opéra est extrêmement percutant. Comme genre artistique, les gens adorent. Il y a opéra et opéra. Il peut y avoir un opéra poussiéreux, un opéra très déconcertant, un opéra très facile d'accès. Il y a plusieurs types de manière d'offrir l'opéra. On peut monter Mozart de mille façons différentes. C'est un art basé sur l'interprétation. Il fait appel à des sensibilités modernes et contemporaines. Chacun peut y apporter quelque chose de différent.

- «Manon» sera joué sans public dans quelques jours au Seoul Arts Center. Le spectacle est présenté comme le premier opéra que l'on pourra voir dans le monde de l'après-Covid... Est-ce vraiment le cas ?

▲ A ma connaissance, ça l'est. En ce qui concerne mon expérience personnelle, une autre de mes productions doit être présentée fin août pour rouvrir l'Opéra de Francfort. Ce sera la même chose : le spectacle est tenu d'être réédité à moins de deux heures, parce que la réglementation l'oblige ; il n'y aura pas d'orchestre, juste un piano ; les chœurs seront réduits de moitié pour respecter la distanciation de six mètres sur la scène. Tout cela change considérablement le visage du spectacle. Ici, il n'y a aucune mesure, sinon de bonne conduite dans le travail comme le port du masque, le lavage des mains, qui n'affectent en rien le contenu et la forme du spectacle. L'orchestre et les chœurs sont au complet. L'œuvre est donnée au complet. Dans la mise en scène, rien n'a été modifié. (Au début) J'ai eu grande amertume à ce que nous n'arrivions pas à donner devant le grand public parce qu'on fait pour la première fois un spectacle exactement comme on pouvait le faire avant. Je ne connais aucun cas similaire en Europe, ni en Asie ni au Japon ni en Chine. Je ne parle pas des Etats-Unis où tout est fermé jusqu'au mois de janvier. En Corée, «Manon» est donné dans des conditions qui ne répondent qu'à des exigences artistiques. C'est vraiment dommage de ne pas pouvoir partager ce moment-là avec la population de Séoul, car c'est un vrai événement mondial.

- Pourquoi avoir choisi «Manon» ? Pourquoi cette œuvre ?

▲ En fait, c'est le théâtre qui a choisi «Manon». Il m'a appelé et m'a proposé. Moi, j'aime «Manon» particulièrement. J'avais déjà monté une première production de «Manon» tout à fait différente dans un autre contexte, avec l'Opéra national de Lituanie à Vilnius et l'Opéra de San Francisco. C'est une œuvre que je connais bien, dans laquelle j'avais envie de me replonger en me disant qu'on peut encore rechercher dedans des choses qui sont vraiment intéressantes. Le personnage est fascinant, l'œuvre est belle. C'est une des œuvres majeures de la littérature et de la culture françaises qui a traversé la période du XVIIIe au XXe siècle. Elle est réinterrogée régulièrement par la littérature, le théâtre, le cinéma, l'opéra, la musique... que ça soit en italien, français ou anglais... C'est une œuvre qui a toujours questionné la forme scénique.

- Quel votre sentiment de présenter un opéra sans public ?

▲ J'essaie de ne pas y penser parce que c'est une source de frustration. C'est l'œil de la caméra qui va recevoir le spectacle. Donc, ça change un tout petit peu la manière de faire, on change un peu les lumières. Mais ça ne change rien au travail profond. J'essaie de rester sur la grande fierté de monter un spectacle absolument inaffecté par le Covid.

- Justement, comment est-ce de travailler avec le Covid-19 ? Comment vous êtes-vous adapté lors des répétitions ou pour la mise en scène ?

▲ Cela n'a rien changé du tout, sinon que nous sommes moins tactiles dans notre manière de travailler, nous devons travailler avec une visière transparente et nous devons nous faire prendre la température deux fois par jour à l'entrée de la salle de répétition. A part ça, cela ne change absolument rien.

- Comment est la troupe de l'Opéra national de Corée ? Comment évaluez-vous son niveau ?

▲ Je la trouve de très très grande qualité. Une bonne partie de cette troupe était déjà présente en 2018 (pour «Manon»). Donc, on se connaît bien, on a déjà travaillé ensemble. Et un bon nombre d'entre eux ont été également à l'affiche de «Hoffmann». Donc, j'ai pu établir un lien plus approfondi avec eux. Je les connais bien. Ils ont une très grande qualité vocale, ils sont d'un très grand professionnalisme, ils sont très investis, très bien préparés. Ce sont de très grands artistes. Certains d'entre eux font même partie de troupes à l'étranger. Les deux «Manon» que nous avons ici, l'une est en troupe dans un opéra allemand et l'autre chante pour l'Opéra d'Australie à Melbourne. Certains font donc partie des chanteurs internationaux. [...] Ce dont je suis frappé en Corée, c'est l'abondance de chanteurs. Les Coréens chantent beaucoup et on le retrouve dans le milieu lyrique. Il n'existe pas un ensemble lyrique en Europe, en Allemagne, en Italie sans qu'il y ait des Coréens. On retrouve des qualités de voix qui sont incroyables.

- Quel est le plus grand défi à relever lorsque vous dirigez une troupe coréenne ?

▲ Le plus grand défi, qui n'est pas spécifique à une troupe coréenne, c'est la langue. «Manon» est compliqué et le français est une langue compliquée. Ce n'est pas facile. [...] Pour la plupart, ils parlent italien ou allemand parce que ce sont des pays où ils ont étudié ou se sont perfectionnés. Donc, ils sont rompus au style de l'opéra. La langue n'est pas facile à maîtriser, à faire sonner sans qu'elle porte trop l'empreinte d'une déformation d'une langue étrangère.

- Vous avez beaucoup d'expériences à travers le monde. Est-ce différent de travailler avec des chanteurs, musiciens et acteurs coréens ?

▲ Non, en fait, il n'y a pas vraiment de différences. Je suis plus frappé par les points communs même s'il y a toujours des différences de chanteur à chanteur, de pays à pays, parfois dans la manière de se préparer, des choses qui reflètent l'état d'esprit d'un pays. Par exemple, ici, on est très attentif dans la manière dont on se présente aux autres. Ce serait inadmissible et impensable d'arriver sans avoir la partition parfaitement sue.

- Vous êtes connu pour vos mises en scènes modernes, très épurées. Est-ce un style qui se marie bien avec la tendance locale ?

▲ En fait, ici, je suis frappé par une contradiction, une dichotomie dans ce que je vois, dans ce qui est produit, par le goût artistique coréen. A la fois, il y a une propension pour des choses très modernes et une célébration de choses très traditionnelles. Il y a parfois un goût de la représentation de l'ancien et en même temps un goût du moderne très affirmé. Je trouve ça formidable. Je pense qu'on s'entend très bien finalement, car je travaille sur une note du XVIIIe, mais je voudrais effectivement la proposer dans une version épurée de son XVIIIe, pas que ce soit une version muséologique. De toute façon, elle a été écrite au XIXe. Donc, la musique qu'on entend est du XIXe. L'œuvre est du XVIIIe. Et on est au XXIe. Il faut travailler avec ces trois temps-là. Et ça, c'est mon obsession tout le temps. Il faut créer des ponts entre les trois. Il ne faut oublier aucune de ces dimensions temporelles. Il faut faire avec. Ce sont simplement des piliers d'un même pont. J'essaie de ne pas le déséquilibrer. J'essaie de faire en sorte que tout ça résonne pour quelqu'un d'aujourd'hui d'une manière absolument accessible et évidente, et émotionnellement très impliquée.

- Enfin, que pensez-vous de l'opéra en Corée ?

▲ La Corée et les artistes coréens se sont emparés d'un genre qui venait de l'Europe. Ils ont fait le leur. Ils produisent leur musique, ils ont leurs écoles de chant, ils produisent leurs livrets. Ils interrogent leur culture, leur passé, leur histoire par le biais de l'opéra. Ils s'en servent de manière très dynamique. C'est une chose formidable parce que ce n'est pas le cas dans tous les pays.

Propos recueillis par Xavier Baldeyrou

(FIN)

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